épousailles

Le premier grand apprentissage est celui de la lecture

qui fait croire à notre nous

que tout peut se déchiffrer

et

rend si difficile les épousailles.

lecture de l'illettré

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9 Novembre 1977 – Coëtquidan

Jamais la pluie ne m’a semblé aussi complice, aussi agréable qu’hier.

Nous avons été si intimement mêlés toute la journée durant ma randonnée pédestre à travers la lande bretonne que j’en oubliais parfois le contexte
que la tête puisse rentrer dans le shako du saint-cyrien
et les autres
mes compagnons de marche
identiques à moi même
à quelques détails près
dont ce petit carnet.

[à propos de la guerre,
de ses buts, de ses conditions économiques,
de sa mise en oeuvre sur le terrain gras
par celui qui en ignore
les buts et les conditions économiques]

J’ai goûté le silence,
impressionnant
pour qui n’a connu qu’aboiement depuis deux mois,
le calme absolu de la grande salle d’arme froide comme l’acier.


Quarante années plus tard,
je sommeille encore souvent – avec lui – sur le sol humide des terres bretonnes
je blesse encore souvent ma chair aux épineux du Val Sans Retour
dans une forêt de Brocéliande où
dans les marches de nuits
l’uniforme perdait sa couleur, sa texture, ses promesses acides
j’entends encore ces appels lovés dans le silence
lorsque les prairies, les forêts, les villages venaient à notre rencontre
et que dix pas sur cent
nous dormions en marchant.

Derrière le carreau

L’étonnement grandissait en lui.

oiseau-Depuis qu’il avait vu cette mésange, ou ce rouge queue, peut-être un moineau – il n’y connaissait rien en plumes – depuis qu’il l’avait vu lui faire une grimace, perché de l’autre côté de la vitre sur le bord de la fenêtre – une grimace impossible, puisque, avec un bec rigide, des yeux sans paupières et rien de joues à déformer –  depuis que cette grimace l’avait fait rire, un étonnement sans fin, une faim d’étonnement sans possibilité de la satisfaire jamais, c’était emparée de lui.

Il ne pouvait pas poser ses yeux sur un être vivant, le plus petit, le plus insignifiant qu’aussitôt … il signifiait, il s’emparait de son esprit pour y courir, y gallipeter, y déplier son corps, y éclabousser de ses possibles.

Tentait-il de se soustraire à cet envahissement de son esprit en cherchant un lieu terne, une ombre, un trou dans un arbre, que des couleurs y apparaissaient, alors même que l’obscurité demeurait identique à elle-même, dense et profonde. Et ces couleurs se faisaient mouvantes révélant des courants de lumières analogues à des courants d’air, dont il s’étonnait non pas de la présence, mais de ne pas les avoir perçu jusqu’alors.

De temps à autre, l’oiseau venait croiser son regard. Il n’avait plus cette grimace, ou plutôt elle était là mais ce n’en était plus une. Un sourire, une interrogation amusée, un peu comme une certaine italienne songeant au paysage préhistorique qu’on lui avait collé dans le dos. Plutôt amical, avec un rien de connivence.

– Tu vois, maintenant, pourquoi mes plumes me suffisent ?

La mémoire des vivants

litAssis sur le bord du lit d’Annibal, Lélio lui faisait part des dernières nouvelles du monde.

Le vieillard qui n’était plus qu’un léger bruit intermittent des lèvres sur un lit, s’intéressait peu à l’agitation des flux sur la planète mais il se passionnait pour la moindre invention dans le domaine des nouvelles technologies.

Lui qui, avant d’être condamné à l’horizontalité absolue, n’avait guère connu que la radio, la télévision ou le téléphone fixe, se nourrissait de tout ce que son petit-neveu lui rapportait concernant le monde du virtuel. Ces images et ces sons qui n’avaient plus besoin de la matière et se déplaçaient sans tuyaux, il voulait que Lélio lui en rapporte le moindre développement.

Annibal s’intéressait particulièrement à la réalité augmentée en audition, en vision, en touché, en odorat. A chaque fois que son petit neveu lui évoquait un progrès dans ce domaine, son regard semblait retrouver un peu de lumière, et il faisait même parfois l’effort de quelques mots pour obtenir des précisions.

Ce jour-là Lélio avait gardé le meilleur pour la fin.

– Il faut aussi que je te dise que bientôt, les ordinateurs pourront avoir une mémoire beaucoup moins importante et en même temps beaucoup plus importante.

Apparemment, ses mots avaient manqué leur effet !
Lélio poursuivit.

– Ils ne stockeront plus les données elles-mêmes, mais un code qui donnera accès instantanément à ces données.

– …

– Et ce qui est révolutionnaire ici, c’est que ce code d’accès, ne sera plus fait de caractères fixes, chiffres ou nombres, mais de dessins qui auront un rapport intime avec le contenu qu’il faudra stocker. Dessins, en volume et ayant des modifications cycliques dans l’espace, qui seront calculés par des algorithmes d’intelligence artificielle capables d’établir ce rapport analogique et non plus numérique avec toutes les informations concernées.

– Idéographie dynamique. Pierre Lévy !

Le vieillard avait lâché ces paroles d’une voix atone, mais les mots avaient fait sursauter Lélio.
Le rapport entre cette invention et le livre qu’il avait lu à Annibal une vingtaine d’années auparavant, lui avait échappé, mais était tout à fait pertinent. L’information mémorisée sous la forme d’une image animée.

– Oui ! Mais il n’y aurait dans cette image que la trace de l’information. Trace qui permettrait ensuite une requête en direction du grand lieu de stockage où toute l’information à destination de tous les ordinateurs se trouverait.

– Comme êtres vivants !

– Que veux-tu dire par là mon oncle ?

– Ton cerveau … et grand cerveau collectif. Nous les animés … comment mémoire prodigieuse ?

– …
– Dans rêves … sommes virtuels … tous mélangés

– …

– Au réveil … détaché … efface … oubli !

– …

– Un seul homme !

Anim-3---Aunryz---geombre

L’échelle des anges – 5 – (page 19)

Blanche était aveugle.

L’instant de sa venue au monde l’avait ébloui au point d’imprimer définitivement cet éblouissement sur sa rétine.

Ainsi, pour tous ceux qui ne comprenaient pas le sens de son sourire doux, à la respiration lente, toujours présent sur ses lèvres, Blanche était aveugle.

D’autres, en petit nombre, plus proche d’elle, capables de silence, avaient fini par percevoir une réalité tout autre
Blanche avait vu
en un seul regard
par la fenêtre de la chambre où sa mère avait été délivrée d’elle
ce que toute une vie ne suffirait à leur faire effleurer.

Et elle passait le reste de sa vie à s’en nourrir, à s’en réjouir
à en pleurer.

par la fenêtre de sa naissance-

Le trajet journalier de monsieur Pessoa. I-pédestre

Le trajet journalier de monsieur Pesoa-2

Monsieur Pessoa n’est pas Ulysse.

Sa vie est réglée comme du papier à musique pour orgue de barbarie.

A 6h30 très exactement, il se glisse hors de son lit – du côté droit sa femme n’est plus à sa gauche mais l’habitude est prise et monsieur Pessoa est un homme d’habitude – et va d’un pas incertain – ainsi en sera-t-il la première demi-heure de sa matinée – vers la salle de bain.

Il en sortira vingt et une minutes plus tard pour boire un verre d’eau – son estomac ne lui permet rien d’autre à cette heure – dans lequel il trempera un morceau de pain sec. Un de ces croûtons de baguette qu’il laisse durcir quelques jours dans un sac en tissus pendu à la porte de la cuisine.

Dix minutes plus tard, il commencera à dessiner dans le petit bourg où sa vie s’inscrit, le trajet coloré d’émotions retenues qui le mènera au « bar des passions« , pour un café et l’écoute de ceux qui y échangent les plaisanteries du jour avec le patron, puis à l’école où il feindra de laisser les enfants qu’il n’a plus depuis longtemps, puis à son travail, dans le petit collège où il tente de parler – il n’a pas d’ambition plus élevée – de littérature et des règles de l’écrit à des adolescents qui parfois le laissent faire.
À la dernière sonnerie du matin, il se dirigera tranquillement – il ne saurait agir autrement –  ne laissant rien voir de son impatience – pour qui ne sait recevoir les lueurs que les corps émettent – jusqu’à « La croix d’or » où il s’attablera devant le plat du jour. Un plat dont il ne saura pas grand chose, tout attentif, son repas durant, aux allées et venues de Fatima la serveuse au visage d’ange – non pas ceux de la bible, mais ceux dont monsieur Pessoa lit chaque jour la description dans l’oeuvre iconoclaste de Désiré Lamet et où il s’abreuve plus encore des illustrations d’Annibal Kaft.

A rès avoir réglé son repas et laissé, le plus discrètement possible, cinq €uros sur la table pour Fatima, monsieur Pessoa reprendra le chemin qui conduit à sa maison. À un détail près – les jours impairs –  ce petit moment de folie, unique  et identique chaque jour depuis qu’il est seul, qui le verra escalader le mur de la maison Rencourt, traverser les ronces du jardin, jeter une poignée de graines là où quelques graviers n’ont pas encore été recouverts d’herbes sauvages, puis ouvrir la petite porte de service – dont il a depuis longtemps fracturé  le cadenas qui en interdisait l’ouverture – et regagner son impasse après avoir vérifié qu’il n’était vu de personne.

Le principal de son collège ayant compris depuis longtemps qu’il était périlleux de le faire travailler après midi, monsieur Pessoa n’a plus à sortir de chez lui jusqu’au lendemain. Le dessin dans l’espace, de son parcours coloré par ses humeurs et pensées est alors achevé.

Qui aurait eu la curiosité d’effectuer le même travail d’imagerie sur son parcours un autre jour de l’année aurait obtenu le même cliché autant dans le contour que dans la couleur invariablement.

Le trajet journalier de monsieur Pesoa-2Cliché d’imagerie pédestre – trajets et humeurs d’Adam Pessoa

(note : avec variante des jours impairs)

Au commencement – 2 –

Au commencement il y avait
TOUT

Les terres et les mers
la course des eaux et des nuages
des bêtes
des plantes et des roches
la lumière
celle qui venait du ciel et l’autre
jaillissant en secret de tout ce qui portait vie

Au commencement il y avait
ce Tout

Mais on n’en savait RIEN
le scribe son stylet et ses colonnes
n’était pas encore là.

le livre des nombres

Cendre … au bout d’une cigarette.

– Monsieur Martin, dites-moi, depuis combien de temps ce doigt de votre pied est-il totalement insensible ?

– Difficile à dire. Je ne m’en suis vraiment aperçu qu’hier, mais je pense que cela date de bien avant. C’est grave docteur ?

– Oui et non.
En fait, je me dois de vous le dire, votre petit orteil gauche est mort.
Je ne comprends pas bien pourquoi il reste ainsi, presque momifié, attaché au reste de votre pied, mais, tous comptes faits, vous avec de la chance. Pas de gangrène, tout semble stable, vous ne risquez rien.

– Vraiment docteur ?

– Oui ! Il est tout à fait inutile d’opérer.
A terme, il se pourrait qu’un jour il tombe de lui-même.

cigarette

– Et Martin ? Qu’en est-il de lui, depuis que le service qualité a digéré le service achat

– Il est mort !

– Comment ?

– Professionnellement parlant bien sur !

– Ah bon !

– Mais ne lui en dites rien. Nous continuons à lui verser son salaire, il conserve son bureau, de temps en temps on dépose même un dossier dessus et on le reprend le jour suivant.
La situation est stable est vaut bien mieux pour nous qu’un licenciement horriblement coûteux et qui pourrait attirer l’attention sur nous dans une période inopportune.

– J’ai remarqué qu’il respirait à peine.

– Oui, à terme, il se pourrait même qu’il disparaisse de lui-même sans s’être rendu compte de rien.

– A moins que quelqu’un ne l’en avertisse.

– Ne parle pas de malheur. Qui donc pourrait faire une chose pareille.

– Je ne sais pas moi … son petit doigt ?