Le trajet journalier de monsieur Pessoa. I-pédestre

Le trajet journalier de monsieur Pesoa-2

Monsieur Pessoa n’est pas Ulysse.

Sa vie est réglée comme du papier à musique pour orgue de barbarie.

A 6h30 très exactement, il se glisse hors de son lit – du côté droit sa femme n’est plus à sa gauche mais l’habitude est prise et monsieur Pessoa est un homme d’habitude – et va d’un pas incertain – ainsi en sera-t-il la première demi-heure de sa matinée – vers la salle de bain.

Il en sortira vingt et une minutes plus tard pour boire un verre d’eau – son estomac ne lui permet rien d’autre à cette heure – dans lequel il trempera un morceau de pain sec. Un de ces croûtons de baguette qu’il laisse durcir quelques jours dans un sac en tissus pendu à la porte de la cuisine.

Dix minutes plus tard, il commencera à dessiner dans le petit bourg où sa vie s’inscrit, le trajet coloré d’émotions retenues qui le mènera au « bar des passions« , pour un café et l’écoute de ceux qui y échangent les plaisanteries du jour avec le patron, puis à l’école où il feindra de laisser les enfants qu’il n’a plus depuis longtemps, puis à son travail, dans le petit collège où il tente de parler – il n’a pas d’ambition plus élevée – de littérature et des règles de l’écrit à des adolescents qui parfois le laissent faire.
À la dernière sonnerie du matin, il se dirigera tranquillement – il ne saurait agir autrement –  ne laissant rien voir de son impatience – pour qui ne sait recevoir les lueurs que les corps émettent – jusqu’à « La croix d’or » où il s’attablera devant le plat du jour. Un plat dont il ne saura pas grand chose, tout attentif, son repas durant, aux allées et venues de Fatima la serveuse au visage d’ange – non pas ceux de la bible, mais ceux dont monsieur Pessoa lit chaque jour la description dans l’oeuvre iconoclaste de Désiré Lamet et où il s’abreuve plus encore des illustrations d’Annibal Kaft.

A rès avoir réglé son repas et laissé, le plus discrètement possible, cinq €uros sur la table pour Fatima, monsieur Pessoa reprendra le chemin qui conduit à sa maison. À un détail près – les jours impairs –  ce petit moment de folie, unique  et identique chaque jour depuis qu’il est seul, qui le verra escalader le mur de la maison Rencourt, traverser les ronces du jardin, jeter une poignée de graines là où quelques graviers n’ont pas encore été recouverts d’herbes sauvages, puis ouvrir la petite porte de service – dont il a depuis longtemps fracturé  le cadenas qui en interdisait l’ouverture – et regagner son impasse après avoir vérifié qu’il n’était vu de personne.

Le principal de son collège ayant compris depuis longtemps qu’il était périlleux de le faire travailler après midi, monsieur Pessoa n’a plus à sortir de chez lui jusqu’au lendemain. Le dessin dans l’espace, de son parcours coloré par ses humeurs et pensées est alors achevé.

Qui aurait eu la curiosité d’effectuer le même travail d’imagerie sur son parcours un autre jour de l’année aurait obtenu le même cliché autant dans le contour que dans la couleur invariablement.

Le trajet journalier de monsieur Pesoa-2Cliché d’imagerie pédestre – trajets et humeurs d’Adam Pessoa

(note : avec variante des jours impairs)

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