Emprunts à Meaulnes

Ecriture sous contrainte

Tous les mots (excepté les articles et les pronoms possessifs) sont issus des phrases (dans l’ordre) du roman d’Alain Fournier le Grand Meaulnes.
(Un changement d’accord ou de conjugaison autorisé)

Nous, après la guérison du grand froid bavard,
                   réfléchissant le cercle des heures 
qui répondait à cette pluie installée au midi, 
                la tête partie aussitôt là-bas,
    le poitrail appuyé sur la route,
            de nos voix évadées
   nous nous perdions, 
comme personne,
                loin !


Le texte de Alain Fournier surlignés, les mots choisis.

Un mots par phrase contenant le nom Meaulnes dans le roman d’Alain Fournier – phrase délimitée par un point.

Désordre – 1 –

Juste au-dessus du toit de tuiles – rouge feu de terre et jaune cendre soleil – un fin brouillard blanc bouge à peine dans la respiration lente et hésitante d’une brise, au petit matin.

Autour de la cabane de jardin rien ne parait surpris. Ni les nouvelles roses en boutons dont on perçoit à peine le jaune pâle de la robe, ni les pucerons à l’assaut de leur jeunesse tendre et sucrée.

La musique des lieux n’a en rien changé de tonalité ou d’amplitude. Sa rumeur, ponctuée de cris d’oiseaux aux aigus imprévisibles, est identique à celle qui, la veille, caressait ce désordre d’arbres, de fleurs et de vignes grimpantes.

Entrouverte, la porte laisse voir un râteau en bois, une faux et d’autres outils de jardin recouverts en partie d’ombre.

Dans un coin de la petite construction en pierres, toutes plus irrégulières les unes que les autre, un œil félin pourrait deviner, sous la masse des cendres, les dernières braises d’un feu dans un brasero.

Sur le fauteuil en osier qui occupe le seuil, vêtu d’une épaisse chemise à carreaux, d’un pantalon de grosse toile, chaussé d’antiques bottes en caoutchouc, en contemplation face au chaos de verdure devant lui, les restes sincères d’un jardinier.

Juste au-dessus du toit de tuiles rouges et jaunes, un fin brouillard blanc

se donne aux rayons du soleil.

André Dhôtel …l’archaïque*.

Surgi au beau milieu de toutes ces mécaniques post-modernes en devenir ou en faire-part de naissance, de toutes ces voix dont le destin voulu est de toujours découper (décaper ?), préciser davantage, puis éventuellement recoller le réel, cet adepte du décourci donne encore une chance (la dernière ?**) à la pensée qui refuse de se croire soit absente soit détachée de la peau, de la chair ou du rythme – harmonie et syncope –  des flux liquides qui irriguent le corps.

Archaïque, son œil ne discerne pas les prétendus contours qui définissent les couleurs, les routes, le bien ou le mal, et s’il connaît plus de variétés de champignons que le pharmacien « Monsieur Jacques », c’est davantage pour teinter les pas du promeneur au delà de la précision de son regard que pour cartographier le vivant végétal.

Celui qui écoute la voix douce et lente d’André Dhôtel, celui qui ose couler son esprit dans le relief des graves, fluides et suaves, celui qui ne s’arrête pas aux apparentes contradictions des mots, ou aux étonnantes précisions responsables parfois de subtiles dissonances dans l’accord dominant du récit, celui-là retrouve le chemin, la lisière, du paradis terrestre.

Non pas ce lieu fade et plat, usé par des milliers d’années de lectures bibliques, mais ce monde sans bord, tant pour l’œil que pour la pensée, à l’extrême opposé d’un réel en numérisation continue – c’est-à-dire en disparition – monde où la forme seule subsiste, devenue quantité.

André Dhôtel est l’artisan et le protecteur d’une arche-clairière, dernier lieu émergeant d’un déluge à venir, sur une ville planétaire qui se nourrit des pleurs et des peines de ses faubourgs, une arche-clairière où l’on peut encore respirer des lèvres et du regard des « rues dans l’aurore ».

* Archange Laïque ?

** bien sur que non … puisque tu es encore là à lire ce texte.

Une petite flambée – II (fin)

(Une petite flambée – I)


A présent, même les bûches – d’énormes quartiers de chêne – posée sur les deux bancs de pierres, s’étaient embrasées et avec elle, toute la réserve de bois que René y avait disposé. Les yeux pleins de ce rouge destructeur il contemplait, fasciné, les tourbillons de flamme qui blanchissait les dernières traces de suie sur le manteau de la cheminée.
Mais bientôt, René sentit que le grand corps mouvant était sur le point de se contracter. Il n’avait plus de bois coupé à lui donner, et la nuit aurait été bien trop froide désormais au contact de son corps brûlant, pour qu’il aille chercher de nouvelles provisions de carburant.

Sans réfléchir, il se leva, et jeta devant lui le fauteuil en bois de teck sur lequel il était assis jusqu’alors. Immédiatement, à l’endroit où il avait lancé son siège, le feu regagna de la vigueur et Renée percevant cette réaction comme un appel, commença à donner à la flamme, tous les objets en bois qui se trouvaient dans la pièce. A chaque fois, la bouche de lumière qu’il nourrissait, s’agitait d’un mouvement vif. Il lui semblait même alors qu’elle le saluait par une révérence, qu’elle le remerciait.

La dernière latte du plancher avait disparue, mais désormais Renée n’avait plus à s’inquiéter, la flamme ne mourrait pas de faim. Elle était en effet parvenue à sortir de sa prison, sa langue avait léché les planches et les poutres du plafond et désormais, elle y avait planté ses crocs. Dans les yeux de René une folle joie s’était allumée. Oui, il en était à présent persuadé, c’était pour cet instant, pour cette mission que sa vie prenait à présent un sens. Le feu ! l’être primordial de ce monde, lui René, devait le nourrir, donner de l’ampleur à ce grand corps beau et lumineux qui à lui seul justifiait l’existence de toute la création.

Le front brûlant, couvert de sueur, René se réveilla.
6 Heures son réveil s’était mis en route. Sur France Culture, une rediffusion proposait la présentation d’un livre.
« D’où vient que ses activités puissent être poursuivies avec la même arrogance, que son pouvoir si caduc aille s’affermissant, et que se déploie toujours davantage son caractère hégémonique ? D’où vient, surtout que nous ayons l’impression croissante de vivre piégés au sein d’une entreprise fatale, ‘’Mondialisée’’, ‘’globalisée’’, si puissante qu’il serait vain de la mettre en question, futile de l’analyser, absurde de s’y opposer et délirant de seulement songer à se dégager d’une telle omnipotence réputée se confondre avec l’histoire ?
D’où vient que nous ne réagissions pas au lieu de céder, même d’acquiescer en permanence, tétanisés, comme piégés, dans un étau, environnés de forces coercitives, diffuses, qui satureraient tous les territoires, ancrées, indéracinables et d’ordre naturel ? »*
René Posa la main sur son réveil, en vain. Il appuya successivement sur tous les boutons qui se trouvaient sur le dessus de l’appareil. Rien ne se passait
« Il serait temps de nous éveiller, de constater que nous ne vivons pas sous l’empire d’une fatalité »
Il se mit à taper dessus avec son poing.
« … on pourrait dire maniaque : l’obsession d’ouvrir la voie au jeu sans obstacle du profit, et d’un profit toujours plus abstrait, plus virtuel.
Obsession de voir la planète devenir un terrain exclusivement livré à une pulsion après tout humaine, mais que l’on n’imaginait tout de même pas devenue, l’élément unique, souverain, le but final de l’aventure planétaire : ce goût d’accumuler, cette névrose du lucre, cet appât du profit, du gain à l’état pur, prêt à tous les ravages, accaparant l’ensemble du territoire … »
René se leva de son lit, et, redevenu parfaitement calme, tira violemment sur le câble d’alimentation du radio-réveil.
La voix cessa enfin.
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Une étrange dictature
De Viviane Forrester (Auteur)
Publié par les éditions Fayard

Une petite flambée – I

Il ne faisait pas particulièrement froid, mais René aimait bien le petit déplacement d’air chaud et cette lumière orangée que lui procurait le feu de la cheminée. Un peu aussi l’odeur du bois et de ses fumées.

Appuyée sur l’un des murs de la pièce, celle qui lui faisait face en occupait pour ainsi dire la totalité. C’était une de ces immenses cheminées telle qu’on peut en voir dans les anciennes demeures campagnardes, autrefois propriété de quelque petit noble de province.

Deux bancs en pierre sur chaque côté, à l’intérieur même de l’âtre, permettaient à plusieurs personnes de se tenir, au chaud, tout près du foyer. Bien sur, il était rare qu’on donne au feu lui-même beaucoup d’ampleur. Uniquement au moment de l’allumer, lorsque, avec du petit fagot, et des branches bien sèches, on y faisait une grande flambée, de façon à obtenir suffisamment de braises pour que des bûches de tailles moyennes, une fois posées bien au centre, s’y embrasent spontanément.

Pour lors, René face à la flamme, regardait deux bûches croisées l’une sur l’autre se consumer tout en donnant dans leur partie la plus chaude, une petite zone de flammes hésitantes qui disparaissaient de temps à autre au gré des caprices de tout ce petit monde si complexe qui favorise, étire, bouscule ou étend, le feu.

 Bientôt, il eut envie de plus de chaleur, de plus de lumière. Il voulut que cette zone où les couleurs dansaient s’étende, se développe. Que les petites langues qui léchaient le bois se redressent, et se rassemblent en une flamme plus consistante. Que celle-ci  bondisse joyeusement, qu’elle chante en éclats.

René se disait, à juste titre, qu’il était bon, de temps à autre pour éliminer les traces de suie, bistres et calamine, tant dans le foyer que dans le conduit, de faire donner à la flamme sa pleine puissance, quitte à provoquer un petit feu de cheminée. N’était-ce pas ainsi que les anciens pratiquaient, pour faire disparaître tout qui ce dans ces lieux d’amoncellement des fumées, résistait au ramonage le plus énergique.

 Ainsi, peu à peu, René se mit à charger de plus en plus sa cheminée.

Il aimait l’entendre chanter. Parfois en émettant des sons proches du ronflement d’un dormeur repus, et de temps à autre sous la forme de petits sifflement, si discret qu’une fois éteint on croyait les avoir rêvés.

Le feu occupait maintenant la moitié du foyer. René avait été faire une énorme provision de bois au dehors, sous l’appentis, de façon à ne plus avoir à se déplacer de toute la soirée. Il faisait une chaleur de fournil, mais plus la température du foyer augmentait, et plus René sentait le froid caresser, pétrir la partie du dos qu’il n’avait pas réussi à blottir contre le dossier de son fauteuil. Aussi, même s’il transpirait abondamment, son corps exigeait plus de chaleur.

Grisé par cet avant-goût de l’enfer, cet excès dont il était conscient, mais qui exigeait de lui un excès supplémentaire, René était au cœur des flammes.

… (À suivre)

Un café

Elle marche lentement sur le trottoir, tirée en arrière par son sac à dos, trop lourd pour les déambulations citadines.

Elle débouche sur la place, la petite place qui sépare Tours l’ancienne, de la nouvelle, et s’assied sur un banc en quart-cercle qui épouse le tronc d’un immense marronnier.
Boire un café ! Depuis plus de deux heures cette pensée est le fil rouge, le fond musical de sa marche.

Profitant du soleil entre deux averses, les Tourangeaux boivent négligemment, insolemment, café,  jus de fruit, bière.
Le parfum du café l’enveloppe.

Cherchant en ses souvenirs d’enfant, une pub télévisée évocatrice, elle ferme les yeux. Mais son corps refuse le virtuel.
Elle crève de faim et de soif. L’eau des fontaines est partout signalée « non potable ».
La délicieuse âpreté du café masque tous les parfums et s’alourdit de l’air qui se couvre de nuées sombres.
Il va encore pleuvoir ! Pas d’église où s’abriter ! Dans ses yeux, le banc qui entoure l’arbre se couvre d’étoiles brunes.

Elle se lève. Sous les auvents, les clients, satisfaits, regardent sans la voir, cette fille qui se laisse tremper.
Un café ! Un café ! .
La place est sombre, teintée des nuances bleues de l’orage.

Un café !
La voilà qui s’avance vers le bar le plus peuplé, presqu’à l’angle de la place. Avec autant de désinvolture que son corps le lui permet, elle s’assied et attend le garçon. L’odeur du café froid, servi depuis des heures, imprègne les lieux. Lorsque le serveur arrive, elle demande, en murmurant, avec difficulté: « un verre d’eau, s’il vous plaît ». Le garçon parcourt les tables, essuyant ici ou là les traces laissées par les clients. Elle attend avec anxiété. Et le voilà qui revient, avec  un plateau chargé. Devant elle, il dispose un café, un verre d’eau et une coupelle avec la note.
Stupéfaite, elle n’ose rien dire, boit son café, les yeux clos sur cette goutte de bonheur, laissant s’apprivoiser le temps entre chaque gorgée. Elle repose la tasse vide, fait jouer l’eau dans le verre en le tournant entre ses doigts, pendant que la pluie tambourine au-dessus de sa tête puis se saisit de la note qu’elle parcourt plusieurs fois sans rien en retenir du regard.
Moment de paix.

Elle se décide.
Lentement, elle ajuste bretelles et capuche, se lève, et se dirige vers le coin de la place tout proche. Dès qu’elle a tourné la rue, elle prend ses jambes à son cou et disparaît du côté de la ville neuve, là où ceux là ne risquent pas de la retrouver.

Sur les lèvres elle a encore le goût d’Un café !

L’enfant prudent

Le petit avait à la tête
un trou minuscule d’où sa vie coulait
Le petit avait dans la tête
un trou minuscule où la vie entrait

trou enfant

Prudent, il n’en disait rien
il respirait l’air dans son coin
et ne parlait de ses hôtes de passage
qu’avec les chats, avec les chiens.