Une petite flambée – II (fin)

(Une petite flambée – I)


A présent, même les bûches – d’énormes quartiers de chêne – posée sur les deux bancs de pierres, s’étaient embrasées et avec elle, toute la réserve de bois que René y avait disposé. Les yeux pleins de ce rouge destructeur il contemplait, fasciné, les tourbillons de flamme qui blanchissait les dernières traces de suie sur le manteau de la cheminée.
Mais bientôt, René sentit que le grand corps mouvant était sur le point de se contracter. Il n’avait plus de bois coupé à lui donner, et la nuit aurait été bien trop froide désormais au contact de son corps brûlant, pour qu’il aille chercher de nouvelles provisions de carburant.

Sans réfléchir, il se leva, et jeta devant lui le fauteuil en bois de teck sur lequel il était assis jusqu’alors. Immédiatement, à l’endroit où il avait lancé son siège, le feu regagna de la vigueur et Renée percevant cette réaction comme un appel, commença à donner à la flamme, tous les objets en bois qui se trouvaient dans la pièce. A chaque fois, la bouche de lumière qu’il nourrissait, s’agitait d’un mouvement vif. Il lui semblait même alors qu’elle le saluait par une révérence, qu’elle le remerciait.

La dernière latte du plancher avait disparue, mais désormais Renée n’avait plus à s’inquiéter, la flamme ne mourrait pas de faim. Elle était en effet parvenue à sortir de sa prison, sa langue avait léché les planches et les poutres du plafond et désormais, elle y avait planté ses crocs. Dans les yeux de René une folle joie s’était allumée. Oui, il en était à présent persuadé, c’était pour cet instant, pour cette mission que sa vie prenait à présent un sens. Le feu ! l’être primordial de ce monde, lui René, devait le nourrir, donner de l’ampleur à ce grand corps beau et lumineux qui à lui seul justifiait l’existence de toute la création.

Le front brûlant, couvert de sueur, René se réveilla.
6 Heures son réveil s’était mis en route. Sur France Culture, une rediffusion proposait la présentation d’un livre.
« D’où vient que ses activités puissent être poursuivies avec la même arrogance, que son pouvoir si caduc aille s’affermissant, et que se déploie toujours davantage son caractère hégémonique ? D’où vient, surtout que nous ayons l’impression croissante de vivre piégés au sein d’une entreprise fatale, ‘’Mondialisée’’, ‘’globalisée’’, si puissante qu’il serait vain de la mettre en question, futile de l’analyser, absurde de s’y opposer et délirant de seulement songer à se dégager d’une telle omnipotence réputée se confondre avec l’histoire ?
D’où vient que nous ne réagissions pas au lieu de céder, même d’acquiescer en permanence, tétanisés, comme piégés, dans un étau, environnés de forces coercitives, diffuses, qui satureraient tous les territoires, ancrées, indéracinables et d’ordre naturel ? »*
René Posa la main sur son réveil, en vain. Il appuya successivement sur tous les boutons qui se trouvaient sur le dessus de l’appareil. Rien ne se passait
« Il serait temps de nous éveiller, de constater que nous ne vivons pas sous l’empire d’une fatalité »
Il se mit à taper dessus avec son poing.
« … on pourrait dire maniaque : l’obsession d’ouvrir la voie au jeu sans obstacle du profit, et d’un profit toujours plus abstrait, plus virtuel.
Obsession de voir la planète devenir un terrain exclusivement livré à une pulsion après tout humaine, mais que l’on n’imaginait tout de même pas devenue, l’élément unique, souverain, le but final de l’aventure planétaire : ce goût d’accumuler, cette névrose du lucre, cet appât du profit, du gain à l’état pur, prêt à tous les ravages, accaparant l’ensemble du territoire … »
René se leva de son lit, et, redevenu parfaitement calme, tira violemment sur le câble d’alimentation du radio-réveil.
La voix cessa enfin.
_________________________
Une étrange dictature
De Viviane Forrester (Auteur)
Publié par les éditions Fayard

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