Lucien sait

Lucien sait qu’on entend les mots
mais qu’on n’entend pas tous les mots
qu’il n’y a pas de place dans la tête
à la fois pour tous les mots du nuage de mots
mais que ceux qui ne peuvent pas entrer
ne sont pas pour cela des orphelins
quelque chose de leur musique
a construit l’instant de la lecture
l’instant du poème
Lucien sait que le mot se fait sa place
peu à peu en jouant des coudes et du reste
et qu’à la fin de leur danse
tous sont présents
dans le minuscule
mais gigantesque espace
qui précède le point final.
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Derrière la porte

ombre 01r

Il est là
derrière la porte
j’entends son souffle
vent humide et bois mort
sens la présence de son corps
sa fatigue et sa faim
derrière la porte
qui ne demande rien
j’ai le chaud il a le froid
et son silence m’insupporte
derrière la porte
tout en moi le craint
quand au carreau
j’imagine sa main.

Conjugaison

Je partirai toucher l’empreinte de tes pas
Tu partiras redire « comme je m’ennuie de toi »
Il partira rêver le futur loin de nous
Nous partirons joyeux accabler nos genoux
Vous partirez peut-être écouter le voyage
Il partiront enfin visiter les sauvages.

On n’en reviendra pas.

L’épine au buisson

Traite, volutraite
squameuse ribambole
à charrier les vols aux nues
à dévorer des cols repus
traite, volutraite
et traite encore
Si l’eau violon s’anicroche
au bord des rêves
vole ribambole

tu le vois bien gentil maître
ici
n’est pas posé le bel enclos de ton école.
L'épine au buisson - école

ET … 3

Et - 3-01

Et les cendres liquides de l’amour

parfument encore ce qui va devenir

quand la nuit aura cédé au jour

les chairs endormies réduites au souvenir.

Et - 3-02


Une traduction en italien proposée par 
merci à elle

E le ceneri liquide dell’amore

profumano ancora

le membra dormienti tornano alla memoria.

Entretien – Lélio Lacaille / aunryz

Entretien Lélio Lacaille - aunryz-10b

Lélio Lacaille s’entretient avec aunryz à propos de la lecture-rencontre qui a réuni Michaël Batalla, Raymond Galle et Lucien Suel en la médiathèque de Port de Bouc.

LL : aunryz, tu m’as dit, hors stylo, que ce temps de lecture suivi d’un échange avec les trois auteurs t’avait à la fois comblé et frustré. Pourrais-tu développer un peu ce paradoxe apparent ?

a : Si tu me permets, dans la mesure où nous sommes loin d’être des étrangers l’un à l’autre, je te propose qu’on se vouvoie.

LL : je n’osais te le demander. Merci.

a : La lecture m’a comblé. Je ne vais pas vous en faire le détail, juste évoquer la force de l’écriture et la puissance d’évocation tranquille (et pourtant…) de Raymond Galle, la promenade immobile dans les lieux que les mots de Michaël Batalla donnaient à percevoir avec force et pointes d’humour, la lecture de Lucien Suel portant le verbe, jouant avec lui et transportant l’esprit de l’auditeur à l’intérieur même d’une histoire, de lieux et de gens aussi debout que lui-même l’était pendant sa lecture.

LL : Alors, cette frustration …

a : A la lecture a suivi un échange à la fois dissymétrique et sans réelle communication. C’est assez fréquent dans ce genre de formule, par peur de silence (la radio nous a appris la peur du silence et son impossibilité absolue. Le silence est devenu un monstre.) par peur du silence donc, la première question à destination des auteurs ne venant pas du public dans les premières secondes suivant leur sollicitation, la parole est prise par un organisateur qui pose une « question réponse » c’est-à-dire une question du genre « ne pourrait-on dire que … ? » Question à laquelle il n’est possible de ne répondre qu’en accordant un relatif crédit à « la proposition » en la nuançant (ou la paraphrasant) à moins de s’être préparé au siège que suppose cette interrogation ou d’y avoir déjà été confronté. La question est fermée, la réponse tourne à l’intérieur.

Suit nécessairement, à plus ou moins brève échéance, une intervention beaucoup plus générale d’un des auteurs – un besoin de liberté  tout à fait naturel après la question  fermée – qui va alors donner un point de vue, son point de vue, sur l’écriture. Intervention qui rend alors tout à fait impossible la participation d’un hypothétique auditeur n’ayant rien à dire sur ce sujet ou pire, pouvant être en désaccord avec ce qui est présenté comme un universel.
En cette soirée, ce point de vue était la conception de la poésie, ou de l’écriture poétique que proposait Michaël Batalla.

LL : Vous m’intéressez. Et quelle était-elle ?

a : Selon lui, et c’était dit comme une boutade mais on comprend bien que …, « il ne faut pas emmerder le monde ». Il s’agit donc de proposer un sujet nouveau (appelons le configuration) révélé par un évènement qui donne à l’auteur l’envie autant que l’occasion de le faire exister pour l’autre.
Le poète serait quelqu’un qui veut faire un poème ! « Il faut qu’on fasse des poèmes » « l’enjeu est d’inventer un poème … qui s’ajoute à l’histoire des poèmes. »

LL : Mais en quoi étiez-vous frustré par cette intervention.

a : Comment un aunryz, brindille du fagot des nombreux, assis sur une chaise du public, devant des poètes labélisés, pourrait-il intervenir pour dire que la poésie n’a rien à voir avec la recherche d’un sujet, le désir d’inventer un poème, d’ajouter à l’histoire de la poésie, mais qu’il nait comme une source, d’une eau qui court cachée, sous terre depuis longtemps et qui pour, diverses raisons dans lesquelles les volontés précédemment décrites ne sont en rien déterminantes, devait surgir, doit surgir, surgit !
Et pourtant, il y avait certainement chez celui qui parlait comme un producteur de poème un autre moi, le poète, avec lequel il aurait été possible d’échanger.
Mais assurément celui-là, ce soir-là était ailleurs, endormi ou bâillonné.

LL : Mais alors que faire ? Ne faudrait-il pas un peu secouer tout cela, réveiller le poète endormi, le délivrer … appeler René Daumal ou Bukowski à la rescousse ?

a : Je connais quelqu’un – enterré dans un coin de l’espace que j’habite – qui, il y a quelques années, l’aurait fait. Mais à présent, faiblesse ou calcul, je crois qu’il m’est bien plus profitable de laisser ces petites frustrations couler, s’assembler et pourquoi pas, surgir en un poème.
LL : Et qui traiterait de …

a : Nous ne nous sommes pas compris. Il ne s’agit pas ici de trouver un sujet, un évènement, un personnage. Seulement de capter un peu d’énergie, de quoi tendre une corde, faire trembler le corps, fouetter l’âme et … le poème viendra, alors, on lui fera son lit.*

Entretien Lélio Lacaille - aunryz-10b

____

* Il ne s’agit bien sur en aucun cas de nier le « travail » du poète … c’est un sacré boulot de lui faire son lit … 

André Dhôtel …l’archaïque*.

Surgi au beau milieu de toutes ces mécaniques post-modernes en devenir ou en faire-part de naissance, de toutes ces voix dont le destin voulu est de toujours découper (décaper ?), préciser davantage, puis éventuellement recoller le réel, cet adepte du décourci donne encore une chance (la dernière ?**) à la pensée qui refuse de se croire soit absente soit détachée de la peau, de la chair ou du rythme – harmonie et syncope –  des flux liquides qui irriguent le corps.

Archaïque, son œil ne discerne pas les prétendus contours qui définissent les couleurs, les routes, le bien ou le mal, et s’il connaît plus de variétés de champignons que le pharmacien « Monsieur Jacques », c’est davantage pour teinter les pas du promeneur au delà de la précision de son regard que pour cartographier le vivant végétal.

Celui qui écoute la voix douce et lente d’André Dhôtel, celui qui ose couler son esprit dans le relief des graves, fluides et suaves, celui qui ne s’arrête pas aux apparentes contradictions des mots, ou aux étonnantes précisions responsables parfois de subtiles dissonances dans l’accord dominant du récit, celui-là retrouve le chemin, la lisière, du paradis terrestre.

Non pas ce lieu fade et plat, usé par des milliers d’années de lectures bibliques, mais ce monde sans bord, tant pour l’œil que pour la pensée, à l’extrême opposé d’un réel en numérisation continue – c’est-à-dire en disparition – monde où la forme seule subsiste, devenue quantité.

André Dhôtel est l’artisan et le protecteur d’une arche-clairière, dernier lieu émergeant d’un déluge à venir, sur une ville planétaire qui se nourrit des pleurs et des peines de ses faubourgs, une arche-clairière où l’on peut encore respirer des lèvres et du regard des « rues dans l’aurore ».

* Archange Laïque ?

** bien sur que non … puisque tu es encore là à lire ce texte.

Le mont analogue

manuscrit de la mer morte

Les mots
c’est pour la conversation
à la poésie il lui faut
le regard
la présence lourde et gracieuse
des choses
et les lèvres autour
et la langue

Les mots
ils te  font
la guerre
ses plans et comptes de campagne
comment pourraient-ils aussi
porter la main d’amour
au seuil de ton cœur

Les mots
c’est pour l’impuissance du faire
pour toucher l’autre, là-bas, en plein front
sans bouger le corps
et le laisser comme mort
les chairs tétanisées
l’esprit gazé

Les mots
c’est pour la conversation
et si la poésie leur donne à mimer ses lueurs
ce n’est que
pour qu’ils l’oublient.