Entretien – Lélio Lacaille / aunryz

Entretien Lélio Lacaille - aunryz-10b

Lélio Lacaille s’entretient avec aunryz à propos de la lecture-rencontre qui a réuni Michaël Batalla, Raymond Galle et Lucien Suel en la médiathèque de Port de Bouc.

LL : aunryz, tu m’as dit, hors stylo, que ce temps de lecture suivi d’un échange avec les trois auteurs t’avait à la fois comblé et frustré. Pourrais-tu développer un peu ce paradoxe apparent ?

a : Si tu me permets, dans la mesure où nous sommes loin d’être des étrangers l’un à l’autre, je te propose qu’on se vouvoie.

LL : je n’osais te le demander. Merci.

a : La lecture m’a comblé. Je ne vais pas vous en faire le détail, juste évoquer la force de l’écriture et la puissance d’évocation tranquille (et pourtant…) de Raymond Galle, la promenade immobile dans les lieux que les mots de Michaël Batalla donnaient à percevoir avec force et pointes d’humour, la lecture de Lucien Suel portant le verbe, jouant avec lui et transportant l’esprit de l’auditeur à l’intérieur même d’une histoire, de lieux et de gens aussi debout que lui-même l’était pendant sa lecture.

LL : Alors, cette frustration …

a : A la lecture a suivi un échange à la fois dissymétrique et sans réelle communication. C’est assez fréquent dans ce genre de formule, par peur de silence (la radio nous a appris la peur du silence et son impossibilité absolue. Le silence est devenu un monstre.) par peur du silence donc, la première question à destination des auteurs ne venant pas du public dans les premières secondes suivant leur sollicitation, la parole est prise par un organisateur qui pose une « question réponse » c’est-à-dire une question du genre « ne pourrait-on dire que … ? » Question à laquelle il n’est possible de ne répondre qu’en accordant un relatif crédit à « la proposition » en la nuançant (ou la paraphrasant) à moins de s’être préparé au siège que suppose cette interrogation ou d’y avoir déjà été confronté. La question est fermée, la réponse tourne à l’intérieur.

Suit nécessairement, à plus ou moins brève échéance, une intervention beaucoup plus générale d’un des auteurs – un besoin de liberté  tout à fait naturel après la question  fermée – qui va alors donner un point de vue, son point de vue, sur l’écriture. Intervention qui rend alors tout à fait impossible la participation d’un hypothétique auditeur n’ayant rien à dire sur ce sujet ou pire, pouvant être en désaccord avec ce qui est présenté comme un universel.
En cette soirée, ce point de vue était la conception de la poésie, ou de l’écriture poétique que proposait Michaël Batalla.

LL : Vous m’intéressez. Et quelle était-elle ?

a : Selon lui, et c’était dit comme une boutade mais on comprend bien que …, « il ne faut pas emmerder le monde ». Il s’agit donc de proposer un sujet nouveau (appelons le configuration) révélé par un évènement qui donne à l’auteur l’envie autant que l’occasion de le faire exister pour l’autre.
Le poète serait quelqu’un qui veut faire un poème ! « Il faut qu’on fasse des poèmes » « l’enjeu est d’inventer un poème … qui s’ajoute à l’histoire des poèmes. »

LL : Mais en quoi étiez-vous frustré par cette intervention.

a : Comment un aunryz, brindille du fagot des nombreux, assis sur une chaise du public, devant des poètes labélisés, pourrait-il intervenir pour dire que la poésie n’a rien à voir avec la recherche d’un sujet, le désir d’inventer un poème, d’ajouter à l’histoire de la poésie, mais qu’il nait comme une source, d’une eau qui court cachée, sous terre depuis longtemps et qui pour, diverses raisons dans lesquelles les volontés précédemment décrites ne sont en rien déterminantes, devait surgir, doit surgir, surgit !
Et pourtant, il y avait certainement chez celui qui parlait comme un producteur de poème un autre moi, le poète, avec lequel il aurait été possible d’échanger.
Mais assurément celui-là, ce soir-là était ailleurs, endormi ou bâillonné.

LL : Mais alors que faire ? Ne faudrait-il pas un peu secouer tout cela, réveiller le poète endormi, le délivrer … appeler René Daumal ou Bukowski à la rescousse ?

a : Je connais quelqu’un – enterré dans un coin de l’espace que j’habite – qui, il y a quelques années, l’aurait fait. Mais à présent, faiblesse ou calcul, je crois qu’il m’est bien plus profitable de laisser ces petites frustrations couler, s’assembler et pourquoi pas, surgir en un poème.
LL : Et qui traiterait de …

a : Nous ne nous sommes pas compris. Il ne s’agit pas ici de trouver un sujet, un évènement, un personnage. Seulement de capter un peu d’énergie, de quoi tendre une corde, faire trembler le corps, fouetter l’âme et … le poème viendra, alors, on lui fera son lit.*

Entretien Lélio Lacaille - aunryz-10b

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* Il ne s’agit bien sur en aucun cas de nier le « travail » du poète … c’est un sacré boulot de lui faire son lit …