Et … 5

Et le silence
comme un grand morceau de drap
épais
un bol de lait aux bords larges
rond sous les lèvres
un épis de blé oublié après le passage de la moisson
en sa machine pesante
La lune se lève
toute enveloppée de vapeurs
la terre et les broussailles se confondent
les pierres du chemin guettent leur proie.
Et
le silence.

Errance

Au soir
la fatigue mouillée coulant le long des tempes
emportant les pensées jusqu’aux lacets défaits
ferrailler du regard sur les ombres immenses
en secret vagabond passer la borne blanche

Chercher sans brigander dans les coeurs dans les poches
chercher et soutenir que l’aube nous a fait
étonnés sots mais gais assis dans nos souliers
étonnés et marqués par le fer du berger

Au matin
le front chaud les mains faibles
tout parfumés de paille
ailleurs jeter le vent qui fit battre nos ailes
élever nos regards à toucher les nuages
geler pour le voyage un souvenir au coeur

Repartir jusqu’au soir.

En voix

Halte

Posé
peu importe où
près d’un lieu tout rempli du souffle des vivants
je fais provision de silence
dans le bruit des tasses et des verres
des mots qui se croisent en nuages

La lumière peut s’appuyer sur mon épaule
au gré des éclaircies d’automne (et des averses lumineuses)
le trou que mon regard déchire devant moi
aspire la ville et ses passants
dans le vide affamé de mes rêves

Bientôt tous mes fantômes
auront repris leur place auprès de moi.

Passage du père

Petite
descends de mes genoux
il est temps de dormir

Petite
Met ta main dans la mienne
la route n’est pas sure

Petite
ne rentre pas trop tard
cette nuit sera froide

Petite
quel est ce grand gaillard
qui t’emmène avec lui ?

Petite
il est beau ton petit
il ressemble à ta mère

Petite
non ce n’est pas bien grave
je me sens mieux déjà

Petite
descends de mes genoux
et remonte le drap
éteints cette lumière
et souviens toi de moi

Goutte

Rouler en boule son esprit
non pas seulement
pour offrir moins de surface
au vent, à la pluie, aux éclats, aux menaces
mais pour frotter intimement la chair contre la chair
pour faire naître des plis dans la pensée
resserrer ses méandres
l’empêcher de se jeter trop vite dans l’ailleurs
qu’il soit néant
ou qu’il soit dieu
retenir quelques temps un peu
de ces lueurs qui nous quittent dès qu’elle naissent en nous
leur tisser un labyrinthe
avec l’espoir fou qu’elles s’y perdent
Rouler en boule son esprit
y piéger un peu de son parfum.

ET -2-

poème ... et repartir--

Et poser son corps tout contre la terre
le nez dans l’herbe
dans les odeurs de thym, de menthe
de passages
avec parfois la peur
suivies de crocs domestiques puis de métal.
Et faire halte
de tout ce qui marchait
se rappeler
éviter le trop loin de l’âme
toujours un peu en retard.
Et lui poser comme un poème
sur un bout de papier
quelques paroles articulées
pleines de voix et de silences par-dessus.
Pour qu’elle vienne,
continue à suivre nos pas.
Et repartir.